166 des perles autour du cou
La technicienne s’approche de moi, ouvre ma tunique, vérifie ma position face au méchant robot qui
va me torturer dans moins de trente secondes. Je l’ignore encore. « Placez votre sein droit entre les deux
plaques de plexiglas. » Elle ne rigole pas, elle est sérieuse.
J’essaye de trouver mon sein droit et me résous à étirer mon téton, à défaut de… La technicienne
m’observe et vient à ma rescousse. « Je vois », dit-elle aimablement. Elle est prévenante, mais toute sa
gentillesse n’augmentera ni la dimension ni l’ampleur du petit bouton rose distendu. « On fera avec ce
qu’on a ! », dit-elle soudain pour me détendre. Je n’ai pas le temps de réagir, elle tire brusquement de
toutes ses forces sur mon malheureux boubou et, d’un coup sec, active une manille. CLAC. Les deux
plaques se referment hermétiquement : mon gland mammaire est compressé, aplati, prisonnier, tout
blanc, exsangue, livide, blafard… Pitié !
Face à ce spectacle miséreux sous plexiglas, je suis toute remuée. L’humanité toute entière ne pourrait-
elle pas avoir un peu de miséricorde pour cette excroissance écrabouillée ? Et la charité chrétienne alors ?
La technicienne m’abandonne, otage séquestré dans un mammogramme. Elle se dirige derrière le
pupitre de commande et crie : « Inspirez, bloquez la respiration, on ne bougez plus ! Attention, photo
! » Tout va trop vite. Il y a longtemps que j’ai cessé de respirer : j’ai décidé de me suicider en apnée. Une
captive asphyxiée consentante !
Mais la technicienne en a décidé autrement. Elle me délivre de la mâchoire goulue de la machine
infernale. La décompression des tenailles est instantanée, mais mon téton refuse de ressusciter ! « Nous
allons faire la radiographie de profil maintenant ! » S’il n’y a pas de face, comment y aurait-il un profil
? Je me soumets, ai-je le choix ? Aucune alternative. Puisque la technicienne tient les rennes de la bête
noire fermement, la procédure suit son cours.
Après ce calvaire, je me sauve de ce Golgotha maudit d’innocentes femmes subissent les affres de leur
condition ! J’enveloppe mon buste dans la dignité qui me reste et je pars me rhabiller à tâtons. Quand
soudain, une lumière jaillit. Mais bien sûr !
J’attrape mon sac au vol, claque la porte du vestiaire et me dirige d’un pas résolu vers la sortie. « Vos
résultats seront envoyés chez votre gynécologue. Il vous contactera », lance la réceptionniste à la volée.
J’ignore son existence.
J’ai rendez-vous avec le diable.
Le cabinet du chirurgien esthétique se situe au quatrième étage. Le rendez-vous est fixé à la fin du
mois. Je ne reviendrai pas sur ma décision. J’ai choisi le modèle le plus discret : la vulgarité des grosses
poitrines me rend malade. J’ai opté pour des poches salines de taille A-A. La vie peut commencer !
Un an plus tard, mon gynécologue me prescrit une mammographie : le check-up annuel. « Normal. »
Quoi !!! Et mes poches salines A-A ? Quel massacre ! Mes deux merveilles, concassées, broyées ?
Explosées… Retour donc à la case départ ?
Tant pis. « On est plus près du cœur quand la poitrine est plate ! » (Louis Bouilhet)
Auteure : Anonyme, Allemagne, 2011
Traduction française : Catherine Beeckman
Illustration : Anonyme
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