188 des perles autour du cou
Elle marchait dans les rues du village en balançant ses hanches au rythme des tambours qu’elle seule
entendait, ravageant sur son passage une dizaine de famille par jour, car elle avait un aimant, derrière,
que tous voulaient suivre. Quand elle rentrait chez elle, elle fermait la porte derrière elle, laissant
quelques curieux accrochés aux barreaux des fenêtres. Au bout d’un moment, elle apparaissait avec
un papier et un crayon pour compter ceux qui avaient été emportés par ses charmes bien connus. Elle
savait cependant que tous n’y succombaient pas.
L’un des nombreux concernés avait opté pour rompre le sortilège et avait juré ne plus jamais suivre cet
arrière-train qui, autrefois, avait été la cause de son imminente séparation familiale. Elle, de son côté,
gardait l’espoir de le revoir, suspendu à l’une de ses fenêtres, n’importe dans la maison. Elle s’était
habituée à sa présence et ne plus l’avoir provoquait en elle un vide difficile à assumer.
L’homme avait tout laissé pour elle. Ils ne s’étaient jamais parlés, mais quand elle sortait et le voyait, un
seul regard par jour suffisait pour savoir qu’ils étaient toujours là, l’un pour l’autre. Les autres n’étaient
que du remplissage, ils n’avaient pas d’importance. Le seul qui comptait pour elle, c’était Ravagé
Pérez. Elle avait eu l’intention de le laisser entrer chez elle, après de nombreuses années de persécution,
justement le jour il avait choisi de ne plus revenir.
Les années passèrent et les tambours de Ravage s’estompèrent petit à petit, et il y en avait beaucoup,
dans le village, qui, à son passage, ne lui prêtait plus d’attention. Elle allait en pleurant dans les rues et,
pour cette raison, l’aimant qu’elle avait derrière, progressivement, s’était lavé et avait perdu sa force.
Au cours de l’une de ses sorties dans le village, Ravage croisa celle qui allait devenir sa remplaçante.
Elle ne comprenait rien aux tambours ni aux rythmes, mais elle savait mettre quelques fleurs dans son
décolleté que tous avaient envie d’arroser. Et ils se promenaient tous avec leur mini arrosoir… tout
disposés à ne pas laisser ces fleurs se faner. La fille à la fleur prit alors la relève et tous les hommes du
village s’en furent derrière elle comme des idiots.
Les années passèrent et le corps de Ravage finit par payer la facture, et c’est Ravagé Pérez lui-même qui
le lui fit savoir. Il frappa à sa porte, quand il ne lui resta plus aucun prétendant, et se détendit quand il
la vit aussi ravagée que lui.
Auteure : Amalia Saporiti Amorin, Madrid, Espagne, 2010
Traduction française : Brigitte de le Court
Illustration : Catherine Beeckman
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